Ossip Zadkine La Prisonnière, 1943
Larmes et chaos
Tout près de la cité de Stymphale, en Arcadie, croupissait un marais. " Rien n'est plus troublant, plus inquiétant, plus effrayant parfois qu'un marécage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces plaines basses couvertes d'eau ? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les étranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits calmes, ou bien les brumes bizarres qui traînent sur les joncs comme des robes de mortes ou bien encore l'imperceptible clapotement, si léger, si doux, plus terrifiant que le canon des hommes ou le tonnerre du ciel, qui fait ressembler les marais à un pays de rêve, à des pays redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux ? " décrivait Guy de Maupassant dans Le Horla.
Dans le nord du Péloponnèse, le dieu Arès dressent des oiseaux de proie, les Stymphalides. Ce sont des oiseaux carnassiers qui, dès le plus jeune âge, se nourrissent de viande crue dépouillée des nerfs et des tendons. Ils vivent au bord de ces marécages, dans des forêts profondes, impénétrables.
Ces créatures monstrueuses sont de terribles gardiens, ( mécanismes défensifs) qui veillent sur les zones infernales où gisent nos pulsions, comme des créatures maléfiques.
Ces oiseaux se reproduisent auprès du fleuve du même nom, s'envolant par bandes pour attaquer la chair des hommes et des animaux en leur lançant une grêle de plumes de bronze, (projections) puis ils utilisent leur bec d'airain pour déchiqueter les proies.
Qualifié également de dieu des armes, les pulsions de violence qui décrivent Arès sont indéniables: « insatiable de guerre, assaillant de remparts, destructeur de cités, pourfendeur de boucliers, meurtrier, buveur de sang, porteur de dépouilles, fléau des hommes. "
"Porter les armes", "mettre des armes", "tenir les armes", "prendre les armes" a été de tous temps réservé aux dieux, héros, chevaliers.
Les Grecs anciens voyait également dans Arès, le dieu des larmes. Je m'’interroge sur les systèmes de valeurs et de signification de ces larmes liées étroitement à celui également considéré comme le dieu des armes.
Il faut savoir qu'Arès avait une sœur jumelle, Eris. Elle donnait naissance aux pires calamités qui amènent des larmes. Les larmes expriment d’une certaine manière l’indicible, et à ce titre elles sont une forme de parole. En psychologie, les larmes permettent la libération de la souffrance, même si elles ne suffisent pas toujours à l’évacuer complètement.
Peut-être pouvons-nous considérer Eris comme une opportunité qui se présente dans le conflit groupal, et qui ouvre aux énergies individuelles ?
En effet, chaque être qui subit, est concerné, impliqué, et doit finir par se battre pour défendre sa terre, ses biens, ses droits,…
Arès s'entourait de "frères d'armes" : accompagné donc de sa sœur jumelle Eris (la Discorde), de ses fils Déimos et Phobos (la Terreur), ainsi que d'Ényo, la déesse des Batailles. La description d'Arès et de ses oiseaux monstrueux renvoient à l'oppression, à l’injustice ou aux fléaux.
Que sait-on de l'enfance d'Arès ?
Ses parents ne semblent guère l'aimer. Il est le seul enfant légitime du couple de l'Olympe, Zeus dieu du tonnerre, et de Héra, déesse connue pour son humeur irritable. Ses deux parents symbolisent les changements atmosphériques et la fureur de la nature. Son père Zeus le détestait, lui criait « Je te hais plus qu'aucun des dieux qui vivent sur l'Olympe car tu ne rêves que discordes, guerres et combats. »
Sa mère Héra le traite de : " fou qui ne connaît aucune loi." Elle le décrit qui s'élance au combat emporté par une véritable folie belliqueuse, les yeux égarés, poussant une clameur énorme, avide de sang et de carnage, insatiable dans sa fureur, indifférent d'ailleurs à la justice et ne reconnaissant aucune loi sauf celle de la guerre.
Lorsque le dieu Arès avance à la bataille, il ressemble à un fleuve déchaîné et bouillonnant, capable de remuer les marécages. Le dieu qui préside au corps-à-corps dans le conflit se retrouve tout naturellement concerné, sur le plan narratif, par tous les dangers et les malheurs qui guettent les combattants : blessures, douleurs et épuisement de la force vitale. Arès a un caractère violent et inconstant.
Existe-t-il un parallèle, entre les larmes et les armes? Cela crée presque un mouvement inversé : dans les larmes, on s'abandonne tandis qu'avec des armes, on se donne. l
Les unes, les armes, amènent les larmes mais peut-être à force de pleurer entre-t-on aussi en résistance?
Le conflit induit un pouvoir unifiant. Il est reconnu que la loi de la réciprocité est bien à l’œuvre sur le champ de la bataille, lieu d’un échange généralisé entre les coups que l’on donne et ceux que l’on reçoit.
Mais à quel moment est-il possible de détacher ce lien de cause à effet ? Comment sortir de ce lieu entremêlé par la pulsion sauvage ?
Si cela est possible, qu'est-ce qui peut venir aérer ces marécages du pulsionnel, de l'impensé ?
En semant la discorde, la sœur jumelle Éris nous met bien face à notre destin. Elle nous oblige inconsciemment à prendre une direction, à emprunter un chemin. Elle pousse à agir, à réagir, à sortir de la plainte ou de la délation.
Comme la Sphinge d’Œdipe, elle pose non pas une, mais « la » question primordiale pour donner un sens à notre vie, et par suite à notre mort. Éris dérange le contexte, brouille l'environnement connu. Elle est crainte par peur du changement qu’elle entraîne, qui sèmera d’abord désordre entre les êtres, qui sèmera le trouble, la panique en nous-mêmes. Cependant Éris pousse à tenter l’aventure, à entrer dans l’action. Elle met à l’épreuve afin d’accéder à un autre niveau.
Elle est la provocatrice, l’émulatrice, la stimulatrice, l’initiatrice, le déclencheur de métamorphoses, de transformation, d’évolution.
Elle participe au destin du monde, et par suite à celui de chaque être vivant.
Alors peut arriver le tiers, Héraclès, convoqué pour ce sixième travail : il regarde les marais, comprend ce monde entier aux eaux stagnantes, si proche à la fois de ce qu'il a été avant de démarrer sa quête personnelle, un monde instable, aux eaux spongieuses, impénétrable, ne permettant pas de supporter son poids et trop peu profond pour accepter la ligne d'une barque.
Il appelle à l'aide; il se sait nu. La déesse Athéna apparaît et lui tend une paire de grelots (ou une crécelle) de bronze, fabriquées spécialement par Héphaïstos, le forgeron. Dans ce monde de silence, le son prend forme.
La mission d'Héraclés est d'apporter du changement, (diférenciation) de faire disparaître la monstruosité, (ondes alpha) de combattre et de chasser les oiseaux indésirables. Cela doit passer par l'éradication, la disparition des oiseaux.
Un terrible grondement effraya les oiseaux monstrueux qui affolés prirent leur envol. Ainsi Héraclès put-il les tuer avec ses flèches.
Il put ensuite constater sa volonté de vivre. Apprécier cette expérience intime de la découverte du moi profond par la confrontation avec sa part la plus obscure, révélatrice de ses contenus inconscients.