De l'identité fissurée
quand on plonge au fond de soi-même, ne risque-t-on pas d’y trouver quelqu’un d’autre ?
Saint Augustin avec sa philosophie de l'existence a questionné l'identité en posant sa célèbre assertion : « Questio mihi factus sum » c'est-à-dire « Je suis devenu question pour moi-même ».
C'est une sacrée dynamique que de se lever le matin avec cette phrase en tête! Essayez donc!
Notre existence n'est ni un long fleuve tranquille ni une ligne d'autoroute fastidieuse. Nous aurons plutôt au fil de cette existence à affronter des virages serrés en épingle, franchir des montagnes et sauter des gués, avec souplesse, rigidité ou les deux!
C'est ainsi que sous mon identité, je vais être amenée à expérimenter, comme les chats, plusieurs versions de moi-même voire plusieurs vies.
Madeleine Collins est un film que je viens d'aller voir. Une femme qui se fait appeler soit Judith, soit Margot selon de quel côté de la frontière elle se tient, nie le poids de son passé en le séparant de son présent. Une opportunité lui fait se glisser dans une peau qu'elle pense être sienne... mais qui ne l'est pas.
Complicités et aveuglements conscients et inconscients de ses proches vont construire un piège redoutable dans lequel le Moi sera piégé par le reflet des absences et des déliaisons y compris maternelles et paternelles. Le délire exprimé peut donc se comprendre comme un porte-voix du processus familial, de leur conflit intrapsychique et intersubjectif.
Cela conforte la théorie dynamique des trois D (le dépositaire, le déposant et ce qui est déposé) de Donald Meltzer.
Lors des très fortes tensions, de deuils, et des crises massives, chacun d'entre nous peut ressentir une bascule entre ce qui était une référence, comme une personne connue disparue ou un lieu de vie effacé et ce qui n'existe plus.
En grec, le mot "crise" signifie "décision"... décision d'être avec ses provocations, ses inhibitions ou ses excès.
Alors de notre histoire, nous pouvons nous sentir étranger et peut alors apparaître la fissure identitaire, c'est-à-dire une faille dans la relation du Moi au monde extérieur.
Freud s’inscrit dans cette démarche du Moi perçu comme questionnement, mais en la radicalisant. Il va scruter unheimlich, des étrangetés inquiétantes voire parfois insupportables. Selon Freud, serait unheimlich « tout ce qui devait rester un secret, dans l’ombre, et qui en est sorti . »
Freud va suivre cette ligne de ce qu’il a appelé le clivage du moi, c’est-à-dire la coexistence au sein du Moi de deux attitudes contradictoires et bien séparées envers la réalité extérieure : l’une qui la reconnaît, l’autre qui lui dénie toute existence au profit des exigences pulsionnelles. Pour ceux qui souffrent d’un sentiment de dépersonnalisation, c’est-à-dire d’un trouble de la conscience de soi, les impressions que donne le monde extérieur portent le caractère de l’étrangeté, comme si elles venaient de très loin.
Depuis la naissance, l'altérité demeure au service de l'identité. De la puissance à l'acte, l'être tend à développer ses virtualités afin que le Sujet advienne. L'identité engendre des jeux qui dépendent des besoins physiologiques, des tendances psychologiques et psychiques, de la volonté, des désirs conscients, voire inconscients. Les jeux du Je renvoient chacun à ses propres expériences.
La personnalité dite « normale » est généralement conçue comme un état d’équilibre traduisant l’adaptation de l’individu tant dans sa propre conscience de soi que dans son milieu socio-culturel.
Chez le sujet dit « normal », le Moi est l’image que perçoit le Sujet à l’endroit de son désir, comme le constituant, lui, comme sujet. Je désire donc je suis.
Pour le sujet en mal d'être de soi, l’image identifiante va se brouiller, voire disparaître, et c’est à ce moment-là qu’il se demande, ne se projetant plus dans un objet de désir, ce qu’il est vraiment en tant qu’être, autrement dit ce qu’il fait là.