Chères Auditrices, chères Auditeurs,
C’est la fin, le tout dernier matin. Eh oui ! Le chemin est terminé et l’aventure avec lui, celle de mon père et la mienne. Je ne vous refais pas les compteurs - n’oublions pas que je suis bénévole dans cette affaire - bien que je sois ravi qu'ils aient explosé tant dans les kilomètres que dans les écoutes, mais je vais exploiter ce dernier espace privilégié pour vous livrer les compteurs de mon cœur. Un peu niais comme formule, je vous l’accorde, mais c’est mon jour poétique. Le lyrisme que je me suis permis durant tous ces dimanches doit atteindre son paroxysme aujourd’hui avant que cette aventure ne perde définitivement tout son romantisme. J’envoyais auparavant cette gazette comme on envoie une bouteille à la mer. Isolé depuis ma chambre, pensant à mon père qui trimait sur les routes de Saint-Jacques avec en fond sonore mon vinyle qui tournait, j’étais transporté dans un film des années 80 et je pouvais vous parler librement, laissant mon âme romantique s’évader un instant sans que cela ne soit ridicule. Maintenant, c’est moins drôle. Mon père n’est plus à des centaines de kilomètres, mais à deux portes. Il n’est plus un héros du chemin, mais un rescapé de la tourista. Ce n’est plus un randonneur en forme, mais un vieux fou à la barbe blanche qui dort.
Mais je ne peux pas être décemment terre-à-terre dans cette dernière gazette ou bien le voyage gardera à mes yeux une teinte amer. Amer, A mer, A mère, À mère. Parlons-en un peu de cette mère que je n’ai pas épargné dans mes dernières gazettes et qui criait à la diffamation à chaque fois que je dénonçais ses travers. J’ai gagné les procès, ne vous inquiétez pas, mais, bien que je garde ma déontologie de journaliste en couche-culotte critique envers pouvoir en place, je voudrais lui donner un peu de ce lyrisme dont elle n’a pas bénéficié. Elle est au travail ce matin, et je peux donc parler d’elle à partir de mes réserves émotionnelles et non de mes 5 sens, comme je l’ai fait pour mon père tout ce temps. [En pleine relecture, je viens de réaliser que c’était la fête des mères aujourd’hui. Je jure que c’est un hasard et que j’ai écrit tout ça sans y penser et enjoliver le propos pour soutenir l'opération et lui faire plaisir. Heureux hasard en tout cas, car je n’avais rien prévu de lui offrir. Alors voilà, bonne fête Maman, tu n’as pas des fleurs, mais des mots. Ndlr]
C’est une femme ma mère, l’une des plus fortes que je connaisse. Elle donne l’impression que rien ne peut la faire flancher, si ce ne sont ses enfants et je crois que ce n’est pas qu’une armure mais bien la réalité. Elle est indépendante émotionnellement - peut-être pas financièrement comme ce voyage l’a prouvé, mais ce n’est qu’une futilité. Je peux l’aimer ou la détester, la trouver méchante comme gentil, ce n’est pas son souci, elle sait qui elle aime et voilà ce qui lui importe. Elle ne courra pas après les gens car l’amour qu’elle reçoit n’est pas son histoire à elle. Et elle a bien raison car avec le temps on finit toujours par l’aimer, et même si elle semble impassible à cet amour, ses yeux disent le contraire. Yeux disent le contraire. Alors qu'on croyait voir en elle un mur de glace, il se révèle illusion avec le temps. Je crois que c’est un peu Héra ma mère, cette déesse grecque que tout le monde déteste car elle paraît méchante, s'attaque à des innocents et n'est jamais heureuse. Derrière cette apparence, il y a une part de vérité évidemment, il est indéniable que ma mère est franche comme pas deux. Elle peut par exemple dire à mon frère Ulysse avec un calme glacial que “Non, il n'est pas drôle mais il a d'autres qualités”, tout comme elle peut dire après que je lui ai raconté tous les détails de mon voyage scolaire “Ce serait bien un équilibre entre ton frère qui dit rien et toi.”. À vous de le prendre comme vous voulez. Toutefois, j’ai trop longtemps cru, moi aussi, qu’elle s’arrêtait à cela, qu’elle détestait le monde et qu’il n’avait pas grand intérêt pour elle. Pourtant c’est faux, mais tellement faux. Elle aime les autres, elle donne discrètement de son temps, de son attention. Si vous perdez quelque chose, elle le cherchera pendant des jours entiers et n’en dormira pas. Si elle entend que vous aimez la rhubarbe elle vous apportera une confiture maison le lendemain. C’est une oreille qui n’a pas de prix. Mieux encore que Héra, elle est comme Jénane, la nourrice et mère dans Azur et Asmar ( Michel Ocelot, 2006, mon film préféré à tout jamais ), forte quand il le faut, impassible devant la haine de l’ennemi, et toujours présente pour ses enfants, avec un amour et une inquiétude illimité. Bon et bien voilà mon tour de pleurer comme mon père ces derniers jours maintenant, il le fallait avant la fin du voyage. Et je réalise que cette Gazette n’a à nouveau, voire encore plus que d’habitude, rien à voir avec ce que je devrais faire, mais fichtre, c’est la dernière ! La première à me le reprocher sera d’ailleurs l’héroïne de cette gazette qui se contente chaque dimanche de me dire “ Tu ne parles pas beaucoup du podcast quand même !” ou parfois “T’as fait une faute ici, tu ne te relies pas en fait. ”. Mais qu’il en soit ainsi, j’ai accepté son manque de reconnaissance et de fierté, c’est le rôle qu'elle joue je crois afin que je sois fier de moi moi-même et n’ai pas besoin d’une mère toute ma vie. En revanche, elle s’inquiète sans cesse et me renvoie à mes erreurs pour que je progresse. Eh bien il faut croire que je ne l’écoute pas puisque je n’en fait qu’à ma tête dans cette gazette. Mais je suis content de ce portrait que j'ai dressé, j'aurais peut-être du le faire pour chaque membre de la famille d'ailleurs. Au pire, que va-t-il se passer ? Je pourrais me faire renvoyer ? Eh bien qu'on me renvoie ! Je dormirai le dimanche. Et puis cette gazette est légitime. Voilà simplement une mise en lumière de celle qui a permis à mon père de partir, et qui a su tout gérer à la maison en son absence. Des conflits du début aux voyages de la fin, elle a été plus que jamais présente pour nous et je voulais vous le dire.
Mais revenons-en à mon père malade, au bord du gouffre en ce moment, pas celui de Fistera non, celui de son lit, avec une bassine à son pied. Et oui, le voilà revenu mon père qui a décidé d’écouter son corps et de résister à l’envie incessante de continuer encore et toujours plus. Non. Il a eu bien raison et j’ai aimé sa spontanéité. Plutôt que de voir l’arrivée comme un Graal lointain, il voulait revenir et il l’a fait. Je l’ai vu, passé le seuil de la porte...
Et mon père en rentrant avait les yeux si bleus
Que je croyais voir le ciel bleu
J'apprenais mes leçons, la joue contre son bras
Je crois qu'il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis
Voilà comment résumer en quelques phrases - qui ne sont pas de moi - ma perception de ce voyage. J’ai formé avec lui un duo hebdomadaire qui a très bien marché je crois, qui n’a pas généré un seul conflit entre nous pendant le voyage, qui m’a appris à utiliser l’héritage culturel de mon père, qui m’a montré sa fierté, qui m’a confirmé sa générosité envers autrui, comme Pierre Bachelet le dit bien plus haut. Ne vous inquiétez pas, la relation père-fils idéale s’arrête avec son retour et il ne m’a pas fallu 4 heures pour retrouver ce que je déteste le plus chez lui. C’est bien normal de retrouver ces sentiments, et heureusement qu’ils ne se sont pas perdus sur le chemin car c’est parce que nous sommes humains et que nous avons une vraie relation et non pas une cordiale amitié, que je hais ses travers mais que j’apprécie également le reste. Et puis imaginez une vie où l’on idolâtre ses parents, qui êtes-vous ensuite et que pouvez-vous bien créer ? Je l’aime, c’est vrai, mais j’ai aussi besoin de le détester. Sinon je ne partirai jamais de la maison, faire mon propre chemin. Déjà que mon vrai but à moi, c’est d’aller travailler dans Maison Ronde où il a fait toute sa carrière, il faut que, dans le fond, je sache parfaitement qui je suis, moi, pour ne pas être le fruit de projection et de désirs mal accomplis. Je suis sur le bon chemin je crois.
Merci, merci, vraiment, chères auditeurs et auditrices, d’être devenus lecteurs et lectrices sous ma plume. Vous m’avez fait parcourir un chemin en 2 mois, qui restera gravé à tout jamais en moi et je vais reprendre la plume plus régulièrement de mon côté. J’espère ne pas vous avoir trop raconté ma vie, ou alors qu’elle vous a intéressé, et que le podcast vous a aidé à vous évader, trouver votre but, ou un chemin à parcourir pour être heureux !
Adieu, Chers Auditeurs, chères Auditrices.
Amitiés
Léonard Pauchon