Je n’en parle pas souvent et même très peu le savent mais, en plus de mon amputation de la jambe, j’ai eu deux nerfs arrachés au niveau de l’épaule lors de mon accident. Malgré une greffe sur l’un d’entre eux qui a plutôt bien prise et me permet aujourd’hui de lever le bras, il me reste toujours un gros déficit. Pour vous l’imaginer c’est un peu comme si j’avais un poids de 3 ou 4 kg accroché à mon poignet en permanence.
Je parle d’injustice parce que lorsque j’ai commencé la compétition en 2014, je ne me rendais pas compte de l’impact de ce handicap sur la pratique du ski de compétition et ma connaissance des différentes classifications était très limitée. C’est pour cela que lorsque le médecin qui a évalué mon handicap après m’avoir rapidement fait pousser contre sa main dans plusieurs directions m’a annoncé que ma déficience à l’épaule n’influait pas assez pour passer dans la catégorie supérieure, je l’ai accepté. Puis au fil des ans, avec l’entraînement, je me suis rendu compte que finalement ce problème d’épaule était bien gênant, parfois même plus encore que mon amputation, me posant de gros problèmes d’équilibre.
J’ai alors commencé à m’intéresser de plus près aux classifications et aux points pris en considération. J’ai pu constater que certains handicaps moindres étaient eux bien pris en compte comme l’amputation de quelques morceaux de doigts empêchant seulement la préhension d’un bâton. Je pense que tout skieur est d’accord avec moi pour dire qu’il préfèrerait devoir lâcher un bâton que de se voir attacher un poids de 3 ou 4 kg au poignet. J’ai alors commencé à ressentir un sentiment d’injustice par rapport à cela.
Après mes premiers jeux en 2018, j’ai donc demandé à être réévalué insistant sur le caractère gênant de mon handicap, vidéos à l’appuis où l’on voit clairement mon bras trainer en arrière et le déséquilibre occasionné. On me l’a refusé arguant que j’étais classifié avec le statut « Confirmé » ce qui induit que le seul et unique moyen d’être revu devant des médecins était de faire état d’une forte dégradation de mon handicap.
Je ne suis pas le seul à constater des incohérences dans les classifications et à vouloir faire changer les choses. L’année dernière lors de la reprise du Para Ski Alpin par la FIS, avec une trentaine d’athlètes courant avec moi en coupe du monde, nous avons envoyé un courrier à la FIS pour relever bon nombre de soucis avec le système actuel de classifications. Il est important de comprendre que ces classifications permettent de déterminer un coefficient de compensation du temps réalisé et ont donc un fort impact sur le classement final à chaque compétition. Et si d’un côté je me retrouve avec un coefficient très défavorable, ce système de classification avec des catégories très large permet à l’inverse à d’autres athlètes d’obtenir des coefficients très favorables vis-à-vis de leur handicap, ce qui crée à l’arrivée des écarts de plusieurs secondes alors que nous nous départageons habituellement au dixième de seconde voir au centième. Nous avons donc proposé plusieurs solutions intéressantes, que nous avions débattus entre nous pour demander une évolution rapide des règles et combler les injustices de ce système très discriminatoire.
S’en est suivi de nombreuses discussions avec les membres décideurs, qui nous ont expliqué qu’il fallait pour cela lancer des études et que ça prendrait du temps. Dans un premier temps, la priorité était d’améliorer la connaissance des handicaps de chacun des athlètes présents, pour cela il était nécessaire de revoir tous les athlètes en commission de classification au moins une fois tous les 4 ans. De plus, la FIS a instauré une nouvelle règle lui permettant de changer le statut d’un athlète sous réserve d’arguments fournis par une nation pour qu’un athlète soit revu en classification.
J’ai donc eu bon espoir d’être réévalué. J’ai fait cette année une nouvelle demande avec cette fois-ci des examens médicaux mesurant précisément mon déficit et montrant une contradiction avec les mesures réalisées en 2014. J’ai également insisté sur l’iniquité de mon traitement et la possibilité d’avoir une deuxième chance de défendre l’importance de ce handicap. Cette fois-ci la lettre de réponse indiquait simplement qu’ils ne niaient pas mon handicap mais qu’en se basant sur les mesures faites en 2014, il n’y avait pas de raison que ma classification ne change sans même prendre la peine de me revoir physiquement, ni même de demander un contre avis. Devant un tel refus, comment continuer de croire que ces organisations agissent pour la justice et l’équité ? Comment continuer de croire que les choses vont évoluer alors qu’ils contredisent toutes leurs déclarations ?
Je vous en parle aujourd’hui car j’ai perdu beaucoup trop d’énergie seul dans ce combat. Je change donc de stratégie et je préfère désormais le faire savoir en espérant qu’un jour les choses puissent évoluer de manière favorable pour moi mais aussi pour bon nombre d’athlètes dans une situation similaire. Vous verrez donc des publications sur les réseaux sociaux et j’espère des articles de presse qui en parlent. C’est quelque chose qui me pèse beaucoup. Je passe des heures infinies en préparation physique à essayer de combler ce déficit avec aucune réelle amélioration sur les skis. Déjà qu’avec une amputation aussi courte que la mienne, je suis dans une catégorie dans laquelle je ne suis pas à mon avantage, mais avec cette gêne à l’épaule en plus c’est très dur de rivaliser. J’ai plusieurs fois songé à tout arrêter à cause de ça car il est vraiment difficile de prendre le départ d’une course avec le sentiment de n’avoir aucune chance de gagner.
Heureusement, à chaque fois mes préparateurs mentaux m’ont aidé à me concentrer sur le plaisir que je prends sur les skis. Aujourd’hui, je n’ai pas envie de laisser des institutions aux préoccupations plus politiques que sportives m’empêcher de vivre ma passion jusqu’au bout. Par mon accident, la vie m’a donné une seconde opportunité de vivre cette passion pleinement, je n’ai pas envie de la gâcher. Sportivement, je sais que je peux aller encore plus loin que mes réussites déjà difficilement acquises, comptez sur moi pour me pousser à fond !
Je vous remercie aussi pleinement pour votre soutien qui m’a déjà aidé à me surpasser.